Défiance alimentaire - Un pacte à rebâtir avec les citoyens
Sous le titre « Manger en ville, une défiance durable ? », l'Ocha (1) et la chaire Unesco alimentation du monde ont consacré un colloque à la défiance alimentaire. Un phénomène mondial qui interpelle les entreprises mais aussi les politiques et les scientifiques.

consommateurs urbains se
méfient de leur alimentation.

Éloigné des centres de production, le consommateur citadin se méfie de son alimentation. Une situation paradoxale pour Bruno Herault, directeur du centre d'études et de prospective du ministère de l'Agriculture et de l'alimentation, car « on n'a jamais aussi bien mangé ni craint de manger aussi mal ». Mais c'est pourtant une réalité partout dans le monde.
Cette nouvelle donne interpelle les entreprises, les scientifiques et les politiques. « La défiance alimentaire est générale, elle est à la mesure de la confiance qui nous a été accordée pendant des décennies », a analysé Emmanuel Faber, PDG de Danone. Qui poursuit : « c'est la question fondamentale à laquelle doit répondre une entreprise comme Danone et la réponse est culturelle. La science de l'alimentation intègre désormais les sciences humaines ».
QUI POUR RÉDUIRE LA DÉFIANCE ?
Pour Guillaume Garot, pré- sident du Conseil national de l'alimentation, la réponse est avant tout politique. « À l'issue des États généraux de l'alimentation, il est temps de conclure un pacte entre la nation et les citoyens autour de l'alimentation, sachant que l'éducation est fondamentale et les contrôles la base de la confiance. » Une condition nécessaire mais sans doute pas suffisante. Marion Guillou, présidente d'Agreenium, insiste pour qu'on ne demande pas aux scientifiques de faire le travail des politiques, au risque de leur faire perdre leur crédibilité. « Il faut rendre publiques les études toxicologiques et s'appuyer sur une impartialité collective en regroupant des chercheurs de diverses disciplines », demandet-elle.
Enfin, alors que nos concitoyens ont tendance à croire surtout ceux qui ont la même posture qu'eux, Emmanuel Faber affirme que « les marques doivent déclarer une intention de servir un objectif social, être capables d'apporter des preuves et de jouer la transparence. Elles doivent avoir un point de vue sur le monde, la santé, l'agriculture. L'industrie est incontournable pour proposer une alimentation plus saine et plus durable à condition d'inté- grer le lien social et culturel ».
POURQUOI TANT DE DÉFIANCE ?
Mais qu'est-ce au juste que cette défiance et d'où vient-elle ? Pour Olivier Lepiller, du Cirad, alors que la confiance est socialement vertueuse, la défiance apparaît comme une mise à distance critique qui peut être constructive mais aussi instrumentalisée par exemple pour produire du doute. Constatant que les indicateurs de santé s'améliorent alors que la perception des risques pour la santé augmente, Jocelyn Raude, de l'école des hautes études de Santé publique, invoque le déficit de culture scientifique et mathématique dans notre société, une persistance des théories médicales naïves, l'emprise de biais cognitifs tels que la naturalité mais aussi la multiplication des entrepreneurs de la défiance.
Or, manger un aliment, c'est faire corps avec la société. Emmanuelle Lefranc, de l'école des hautes études en Sciences sociales, voit la défiance alimentaire comme un ressentiment vis-à-vis du système et une posture morale d'exemplarité face à un État qui n'est plus là pour protéger. « Il faut sauver ses intestins », résume l'anthropologue, face à un système qui fait courir des risques injustes. L'ultime refuge est alors d'accorder une grande confiance à ses propres sensations, de faire de son propre corps un référent absolu. Dans cette logique, l'idéal est l'auto-approvisionnement, le bio, le naturel, le local, mais aussi de limiter les achats, manger brut, réduire les besoins. Un désengagement du pacte social qui traduit une difficulté à être acteur dans la société.
« Quand on concède quelque chose, ce qui est de plus en plus le cas pour l'alimentation, on surévalue le risque ; quand on fait soi-même, on sous-évalue le risque. Pour l'alimentation, le risque est d'autant plus surévalué que l'on est obligé de manger. » Synthétisant les travaux de la journée, Bruno Hérault a souligné les paradoxes de cette défiance alimentaire alors que les citadins sont contraints à déléguer une partie de leur alimentation et donc obligés à faire confiance.
(1) Observatoire Cniel des habitudes alimentaires / Chaire « Alimentations du monde » de Montpellier SupAgro et du Cirad.