Des paléontologues étudient les dents des brebis
L’étude de l’usure des dents de brebis selon leur alimentation permet de reconstituer l’environnement des premiers hommes.
Quand un paléontologue trouve un animal fossilisé, l’identification de son régime alimentaire relève d’une longue enquête. Il ne reste souvent que la première partie du système digestif : les dents. Chez les ruminants, les différentes hauteurs de couronne des molaires trahissent des préférences alimentaires. Mais la dent reflète ce que l’animal a la capacité de manger et pas forcément ce qu’il a effectivement consommé. Or, les variations des ressources disponibles selon les saisons ou d’une année sur l’autre orientent considérablement les choix alimentaires.
Empreintes de molaires sur fossiles et sur brebis
Pour savoir ce que les ruminants ont effectivement ingéré, des chercheurs du CNRS et de l’université de Poitiers observent au microscope les micro-usures sur la surface émaillée des dents. « Une part importante de l’abrasion dentaire résulte des frottements avec les aliments » explique Gildas Merceron, chercheur CNRS à l’Université de Poitiers. Pour faire parler les empreintes des molaires fossiles, les chercheurs ont alimenté les brebis de réforme de la ferme Ciirpo du Mourier (87) pendant 70 jours avec différentes rations. Ont été testées des proportions variées d’herbacées comme les graminées (riches en silice) et le trèfle (pauvre en silice), ou encore des grains d’orge, de maïs ou des châtaignes. La présence de fins dépôts éoliens sur la végétation de zones arides et semi-arides a également été simulée pour tester leur rôle. Après l’abattage des brebis, un moulage en silicone de la dentition permettait de reproduire fidèlement l’échelle micrométrique des usures.
Les graminées plus abrasives que le feuillage
Il en résulte que la consommation stricte de feuillages (tendres comme le trèfle) génère peu d’abrasion alors que les fruits (certains ayant une enveloppe coriace), les graines (souvent dures), les graminées (abrasives) ou encore les bulbes et tubercules (souvent durs et riches en particules terrigènes) vont générer des textures d’abrasion contrastées.
Grâce à ce modèle, les paléontologues cherchent à reconstituer les régimes alimentaires des antilopes il y a 1 à 4 millions d’années dans la vallée de l’Omo, en Éthiopie, un lieu connu pour ses gisements fossiles des premiers hominidés. L’observation des dents fossiles aidera ainsi à reconstruire les végétations et donc les paysages du passé (forêts ou prairies) qui ont favorisé l’émergence des premiers hommes.
Les brebis chez le dentiste
Lors de l’expérimentation sur les brebis de réforme, les chercheurs ont été étonnés par la mauvaise qualité de la dentition. « Un tiers à la moitié des brebis présentait des anomalies dentaires, remarque Gildas Merceron, chercheur CNRS à l’université de Poitiers en citant la présence d’abcès, de dents manquantes ou de travers. Par comparaison, les animaux sauvages que nous observons ont des dents beaucoup plus saines ». Pour le chercheur, cet état dentaire peut être le fruit de la sélection génétique qui néglige ce caractère ou le fruit d’une alimentation peu adapté à la croissance des dents ovines. « Les moutons ont des molaires à couronnes hautes pour contrebalancer l’usure des dents. Si l’alimentation n’est pas assez abrasive, un déséquilibre peut se créer entre les mâchoires et abîmer la dentition » suppute le chercheur.