Pierre Halliez, directeur général du SNIV-SNCP
L'industrie allemande devient un véritable rouleau compresseur
La capacité concurrentielle de l’Allemagne s’est fortement renforcée, et le Sniv-SNCP s’engage avec les autres filières et pays européens concernés dans la lutte contre les distorsions de concurrence.
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La filière viande bovine est-elle autant concernée que la filière porc par la concurrence de l’industrie allemande ?
Pierre Halliez - Pour la filière bovine, la question se pose avec un décalage dans le temps, mais plusieurs signaux nous montrent que la même logique s’installe. C’est pourquoi, le conseil du Sniv-SNCP pose le dossier sur la table dès à présent. D’une part, les professionnels de l’Est de la France témoignent d’une forte augmentation de l’abattage, en Allemagne, de bovins élevés dans leur région. Cette « évasion » d’animaux est en train de s’installer et n’avait jamais atteint ce niveau d’activité. D’autre part, au travers des linéaires des enseignes de hard-discount s’installent petit à petit sur le territoire français, des viandes piécées et hachées allemandes. Aujourd’hui, les industriels français ressentent cette concurrence exacerbée même sur l’ultra-frais.
En quoi consistent les distorsions de concurrence entre l’Allemagne et les autres pays européens ?
P. H. - Elles tiennent d’abord à la faiblesse des charges salariales en Allemagne. Par exemple selon certaines études, l’abatteur Tönnies travaillerait avec 90 % de main-d’oeuvre étrangère, payée par le biais d’entreprises intérimaires à un taux horaire moyen d’environ 7 euros, soit deux à trois fois inférieur à celui des autres pays européens. De plus en Allemagne, il n’y a pas de salaire interprofessionnel minimum légal et la rémunération et les conditions de travail des salariés des entreprises sont définies à partir de négociations collectives. Le niveau des salaires et le temps de travail sont beaucoup moins protecteurs qu’en France. Pour le porc, on estime que cela procure un avantage de 5 euros par animal. Le système de TVA allemande procure en plus un avantage que l’Union des groupements de producteurs de viande bretons (UGPVB) chiffre à 3,60 euros par animal.
L'attractivité de l’Allemagne pour le secteur de l’industrie des viandes est ainsi devenue très importante ?
P. H. - On peut en effet prendre pour exemple le géant danois Danish Crown qui, voyant une partie croissante de la production de ses adhérents partir en vif, se délocalise pour aller dans le pays le plus compétitif en coût d’abattage et choisit donc l’Allemagne pour son développement. Dans le même temps, quasiment toutes les entreprises allemandes annoncent des investissements pour l’année à venir, notamment pour accroître leur capacité de production. Nous devons tirer la sonnette d’alarme sur la spirale diabolique qui se met en place: développement de l’export en vif, perte de volumes pour l’industrie nationale et obligation à terme de se relocaliser vers le pays où se fait l’engraissement avec des question de la production et de l’engraissement en France et celle de la compétitivité de l’industrie française qui sont posées: les deux sont liées! La montée en puissance de l’Allemagne nous impose de faire de vrais choix si l’on veut donner un avenir aux filières viandes en France.
Concrètement que peut faire la filière pour défendre ses intérêts ?
P. H. - Au sein de l’Union européenne, les distorsions de concurrence sociales, fiscales et réglementaires créent de vrais problèmes économiques entre les pays que nos politiques doivent absolument régler. Un collectif va être créé à l’initiative des organisations porcines bretonnes et du Sniv-SNCP. Il vise à rassembler non seulement les filières porc et bovin mais aussi celles du lait, de la volaille et des fruits et légumes, et - pourquoi pas - celles d’autres pays de l’Union comme la Belgique, le Danemark, l’Autriche et la Hollande, tous durement touchés et se déclarant prêts à accompagner nos démarches. L’étude des voies juridiques contentieuses pour lutter contre les distorsions de concurrence est une première étape. Alerter l’opinion publique sur les graves répercussions pour les agriculteurs français et l’emploi dans les entreprises agroalimentaires est aussi nécessaire. Enfin des actions envers les décideurs politiques - gouvernements, Commission et Parlement européen - sont entamées.
Identité
Pierre Halliez est directeur général du Sniv- SNCP, syndicat des entreprises françaises de la viande. Le Sniv-SNCP est issu du rapprochement en 2009 du Syndicat national de l’industrie des viandes, et du Syndicat national du commerce du porc. Il est présidé par Jean- Paul Bigard et regroupe les industriels de la viande privés et coopératifs pour promouvoir leurs métiers. Le Sniv-SNCP est membre d’Interbev et d’Inaporc.