En Isère, 2000 brebis transhumantes pâturent de mars à mai sur 400 hectares de noyers
Au printemps, en plein cœur de la zone AOP Noix de Grenoble, deux nuciculteurs, Cédric Ruzzin et Nicolas Buisson, sont à l’origine d’une collaboration originale avec un éleveur ovin de Savoie. [Article rédigé par Sophie Sabot]




Pour la troisième année consécutive, des brebis transhumantes vont remplacer un premier broyage d’herbe chez une dizaine de nuciculteurs de la commune de Poliénas en Isère. L’an dernier, de mi-mars à mi-mai, 2 000 brebis ont en effet assuré l’entretien de 400 ha de noyeraies, repoussant ainsi la date du premier passage mécanique. Deux nuciculteurs de Poliénas sont à l’origine de ce pâturage collectif. L’un d’eux, Cédric Ruzzin, est aussi éleveur de brebis. « Mon père a toujours eu une trentaine de brebis sur l’exploitation. Lorsque je me suis installé en 2008, nous avons augmenté la taille du troupeau jusqu’à atteindre deux cents brebis », décrit-il. Un troupeau qu’il fait de plus en plus pâturer sous les noyers, notamment pour que les bêtes profitent de l’ombre l’été.
L’herbe est attractive sous les noyers
Avec sa double casquette d’éleveur-nuciculteur, il a toujours été sensible à « ne pas gaspiller l’herbe », notamment celle de sortie d’hiver, qui peut permettre à des troupeaux de faire la jonction avant les repousses en altitude. C’est cette conviction qui l’a amené à rencontrer Cédric Favre, éleveur en Savoie qui cherchait des surfaces pour ses brebis dans cette plaine nucicole de l’Isère. « Avec son troupeau de 3 000 brebis, il transhume chaque année entre les alpages de la Maurienne l’été et la Crau l’hiver. En passant sur l’autoroute à proximité de chez nous, il voyait chaque printemps cette herbe verte sous les noyers qui attendait d’être broyée », précise Cédric Ruzzin. Alors que l’éleveur transhumant a déjà trouvé des parcelles pour une partie de son troupeau sur la commune voisine de Vinay, Cédric Ruzzin et son voisin, Nicolas Buisson, décident d’aller à sa rencontre pour lui proposer de tester ce pâturage sur leur commune.
Un premier essai est réalisé en 2022 chez quatre exploitants avec 700 brebis sur 70 hectares. « Nous voulions nous assurer que nous pouvions travailler en confiance avec le berger et que les brebis n’allaient pas s’attaquer à l’écorce des arbres », explique Cédric Ruzzin. Le test est concluant. L’année suivante, 2 000 brebis sont accueillies de mi-mars à mi-mai chez les nuciculteurs de la commune intéressés par l’expérience. Des îlots d’une dizaine d’hectares sont définis. Leur délimitation est tracée par un passage de broyeur.
Intermédiaires entre les nuciculteurs, l’éleveur et son berger
Cédric Favre et son berger n’ont plus qu’à poser autour leurs filets mobiles. L’absence d’équipements d’irrigation sur les parcelles concernées facilite le passage des animaux. Deux troupeaux de 1000 brebis sont constitués. Chaque troupeau démarre depuis le centre de la commune puis se déplace d’un parc de 10 hectares à l’autre dans la direction opposée. « Les brebis passent au maximum quatre jours par parc. Elles n’ont pas vraiment le temps de s’intéresser à autre chose que l’herbe même s’il vaut mieux protéger les jeunes plants avec un grillage », constate Cédric Ruzzin.
Avec Nicolas Buisson, ils sont les intermédiaires entre les nuciculteurs, l’éleveur et son berger. Ce dernier loge dans une caravane et Cédric Ruzzin lui met à disposition des sanitaires, ainsi qu’un point d’eau pour abreuver chiens de protection et brebis. Les deux nuciculteurs à l’initiative de cette collaboration se rendent aussi disponibles pour surveiller les troupeaux pendant les repos du berger ou mobiliser les collègues lors des transferts d’un parc à l’autre. « Le passage du troupeau nous permet de décaler le premier broyage sur l’inter-rang d’environ trois semaines, ce qui allège la charge de travail sur cette période plutôt chargée », indique Cédric Ruzzin. Le pâturage permet aussi selon lui de repousser le désherbage sur la ligne. Revers de la médaille, la présence des brebis décale aussi les premiers traitements des arbres.
Le planning de pâturage est adapté
« Il y a deux ans, nous avons eu une grosse pression d’anthracnose. Il a fallu jongler, transférer les brebis sur une zone pour réaliser les traitements sur les autres parcelles, puis après le délai nécessaire les ramener sur la zone traitée et poursuivre les traitements ailleurs », se souvient le nuciculteur. Chaque année, le planning de pâturage est adapté pour que ce ne soit pas les mêmes producteurs qui voient leurs parcelles pâturées en dernier.
« Un pâturage collectif comme celui entrepris à Poliénas demande de la souplesse de la part de chacun. Ici, les choses fonctionnent bien parce que le nuciculteur à l’origine du projet est aussi éleveur. Pour créer le dialogue entre nuciculteur et éleveur, il faut que chacun comprenne les problématiques de l’autre », insiste Delphine Sneedse, chargée d’expérimentation à la station nucicole de Rhône-Alpes (Senura). Cette année particulièrement, il faudra de la compréhension et de la souplesse de la part des nuciculteurs. L’éleveur compte en effet rester moins longtemps pour limiter les risques d’exposition de son troupeau aux moucherons vecteurs de la fièvre catarrhale ovine (FCO). Cédric Ruzzin et Nicolas Buisson ont donc prévu de retirer du plan de pâturage certaines de leurs parcelles pour « contenter tout le monde » sur cette période raccourcie. Une démonstration de leurs capacités d’adaptation pour faire fonctionner cette initiative collective basée uniquement sur l’entraide et la solidarité, sans contrepartie financière, ni pour l’éleveur, ni pour les nuciculteurs.
Parcours
- 2008 : installation de Cédric Ruzzin sur l’exploitation familiale à Poliénas (Isère).
- 70 ha de SAU dont 30 ha de noyers (variétés Franquette et Parisienne), 15 ha de prairies, 25 ha de céréales.
- 200 brebis (100 pour l’instant, la moitié du troupeau a été décimée en 2024 par la FCO) et deux bâtiments poulets de chair Label rouge.
- Vente des noix à des négociants et une petite partie en vente directe.
Mesurer l’impact du pâturage sous noyers
La Senura, station d’expérimentation nucicole basée à Chatte en Isère, a lancé en 2024 avec plusieurs partenaires, dont l’Inrae, le projet Pârten’R-Aura. Il s’agit notamment d’apporter des connaissances agronomiques et zootechniques sur les effets de la présence de troupeaux, ovins principalement, en noyeraie. Objectif : définir les itinéraires techniques adaptés en fonction de l’âge et du type de vergers, de la valeur fourragère des couverts et étudier l’impact du pâturage sur les sols et la flore des vergers. Le projet doit aussi permettre d’évaluer et valoriser les bénéfices de cette pratique : gain économique, image positive du métier et de la production… Il abordera aussi des thématiques sur lesquelles les recherches sont quasi inexistantes, par exemple le risque de contamination des fruits par les fèces des animaux ou encore l’écorçage des arbres. Les résultats sont attendus d’ici 2027.
Une attraction communale !
« Deux mille brebis dans la plaine de Poliénas, ce n’est pas anodin. C’est l’attraction communale », sourit Cédric Ruzzin. Avec la mairie, les nuciculteurs ont œuvré de concert pour que la cohabitation se passe pour le mieux durant la présence du troupeau. Les brebis sont en effet accompagnées d’une quinzaine de chiens de protection. « Le maire prend un arrêté durant cette période, rappelant les règles du bien-vivre ensemble, la nécessité de tenir son chien en laisse, de se tenir éloigné des chiens de protection. Les habitants sont informés via la presse, le site internet et l’application de la mairie », détaille Cédric. En contrepartie, les nuciculteurs et l’éleveur transhumant se sont engagés à créer une petite animation pour les enfants en rassemblant les deux troupeaux devant l’école de Poliénas lorsque l’heure du départ en camion a sonné. Une occasion aussi de promouvoir l’agriculture locale et de mettre en avant la solidarité entre nuciculteurs et éleveurs.