Médecin de Campagne sur le Cézallier La santé jusqu’au dernier des hameaux
Depuis 30 ans dans le Cézallier, le docteur Philippe Rolland, 63 ans, veut rester un médecin humaniste. La suite ? Il y pense, ses patients aussi...
Depuis 30 ans dans le Cézallier, le docteur Philippe Rolland, 63 ans, veut rester un médecin humaniste. La suite ? Il y pense, ses patients aussi...

Mardi 28 janvier, la salle d’attente du cabinet médical ne désemplit pas. Pour ce début d’après-midi, l’interne prendra le relais. Pour le docteur Philippe Rolland, l’heure est arrivée de partir en tournée. Avec lui, sa
serviette de médecin de campagne, celle qui ne le quitte pas depuis ses débuts, ici, sur le Cézallier il y a 34 ans. Il charge aussi tout le matériel de correspondant Samu dont il constitue une avant-garde sur le plateau entre Cantal et Puy-de-Dôme.
Philippe Rolland est le dernier toubib d’Allanche. Ils étaient trois il y a seulement quelques années. Après ses études en 1980 à la faculté de médecine de Clermont-Ferrand, cet Aurillacois souhaitait s’installer dans le Lot. Après deux années de remplacement à Allanche, le docteur Léoty lui proposait de s’associer. Chose faite, en plus sur les terres de son épouse. Tenté par la cardiologie, la médecine générale en milieu rural lui offre indépendance et liberté. Il se partage le territoire avec ses collègues les plus proches de Neussargues, Massiac, Condat-en-Feniers et Riom-ès-Montagnes. Malgré le temps passé sur la route, les kilomètres, Philippe Rolland apprécie toujours autant ces déplacements à la rencontre de sa patientèle, chez elle. “J’ai ainsi l’impression de m’échapper un peu de mon quotidien. La route invite à la réflexion, à la contemplation, avec des paysages magnifiques différents à chaque saison”, partage-t-il au volant de son véhicule.
C’est aussi entrer chez les gens, partager un peu plus leur quotidien et parfois percevoir certaines choses comme l’isolement, s’assurer du confort matériel ou le respect de la prise des médicaments. “Malheureusement, le lien social s’estompe, la seule fenêtre sur l’extérieur consiste à regarder la télévision. Les informations, très souvent anxiogènes, jouent beaucoup sur le moral voire sur la santé psychologique des gens. Je dois être vigilant aussi sur ce point !”
La route invite à la réflexion, à la contemplation, avec des paysages magnifiques différents à chaque saison”,
Vigilance
Ces rencontres procurent également des moments simples de partage et de convivialité. Cela semble ne pas avoir de prix pour le docteur Rolland, arrivé ce jour-là dans la cuisine chauffée au feu de bois de ses hôtes.
Cette fin janvier, il neige abondamment. L’écir sculpte les premières congères au col de la croix de Baptiste en direction de Vèze. Connaissant bien le pays à force de le traverser, Philippe Rolland préfère éviter le haut de la commune dont certaines petites routes sont déjà impraticables pour rejoindre sa destination.
À La Terrisse, Lucien et Henri Bresson l’attendent avec impatience. Les deux frères âgés respectivement de 97 et 88 ans, profitent de cette venue tant pour leur santé que pour un moment d’échange cordial avec un homme qu’ils estiment. “Avant, je regroupais mes visites par secteur avec, comme ici, jusqu’à une dizaine de personnes à voir, expose le médecin, avant de sortir de son véhicule sous des flocons épais. Une grippe, une blessure chez les uns étant le prétexte pour faire le point et renouveler des traitements chez les autres.”
Prendre soin de chacun
Aujourd’hui, la même tournée se limite à deux consultations. La démographie est ce qu’elle est ! Le travail s’effectue beaucoup plus au cabinet. On se regroupe parfois avec les voisins pour se rendre chez le médecin, à la pharmacie, pour faire les courses... Et puis beaucoup de personnes âgées résident désormais à l’Éhpad. À presque 100 ans, “la maison de retraite” n’est pas une option pour Lucien Bresson. Les deux frères sont bienveillants l’un envers l’autre. Ils s’aident à se déshabiller pour l’ausculation. Lucien souffre des jambes, héritage des années de travail et d’une enfance difficile, loué dans les fermes avant d’aller travailler à l’usine à Aurillac.
Henri “se traîne” des problèmes respiratoires. Le docteur Rolland le sermonne pour qu’il prenne bien régulièrement l’oxygène. Le potager, la corvée de bois, l’entretien de la maison, la cuisine, sont fautifs “des petites négligences”. Une fois, le docteur Rolland est arrivé juste à temps pour organiser une évacuation en hélicoptère vers le CHU de Clermont-Ferrand. Alors que le médecin établit les ordonnances, un rituel s’instaure à chaque visite. Tandis que Lucien conte ses souvenirs et commente l’actualité, principalement politique, Henri réchauffe le café. “Attention, prévient Lucien, ils y mettent de la drogue dedans !” Peu importe, son jeune frère sert à la suite un alcool fort, toujours, en antidote. La conversation se prolonge un peu, moment d’éternité partagé pour les deux habitants de la Terrisse et leur docteur.
Confiance
Docteur, vous travaillerez bien jusqu’à 80 ans"
“Docteur, vous travaillerez bien jusqu’à 80 ans pour continuer de venir nous voir, lâche Lucien. À la retraite, vous allez vous ennuyer !” Et Henri d’ajouter : “Nous avons confiance en vous ! Les jeunes, ils sont gentils mais ce n’est pas pareil.” Certes, mais Philippe Rolland s’approche doucement de la retraite. S’il s’accroche avec plaisir à sa patientèle, c’est qu’il sait que son remplacement sera difficile. Et il aime ce qu’il fait. Au moment de ranger sa sacoche, Philippe Rolland propose
d’emmener les ordonnances pour préparer les médicaments à la pharmacie qu’un voisin fera passer.
Sur le chemin du retour, il neige toujours. Philippe Rolland explique, en cas d’urgence, qu’il est prioritaire pour que le chasse-neige lui ouvre la route. Parfois, se rendre auprès d’un malade peut devenir épique. En 2005, en pleine tempête, il avait fallu la chenillette des pompiers de Pierrefort, les hommes du PGHM de Murat pour ouvrir la voie et près de 5 heures pour évacuer une personne souffrant d’un œdème pulmonaire. Ces souvenirs accrochent encore le docteur Rolland à ce bout de Cézallier.

Qui pour remplacer le docteur Rolland
La retraite ? À 63 ans, Philippe Rolland y pense. Mais médecin libéral, évoluant seul avec son épouse Isabelle comme secrétaire, son départ pourrait laisser un grand vide à Allanche et dans une grande partie du Cézallier. Depuis huit ans, il forme des internes à cette pratique en campagne qui demande de l’investissement, du temps, de l’écoute, de l’empathie et de ne pas toujours rester derrière son ordinateur. En contrepartie de cet engagement pour l’humain, il y a de la reconnaissance quotidienne des patients pour l’accompagnement de certaines pathologies lourdes, un décès ou la joie d’une naissance. C’est diagnostiquer ce que le patient aura du mal à exprimer ou encore avoir une oreille pour les confidences. Philippe Rolland parle de confiance réciproque à l’heure de l’automédication ou de la surconsommation de médicaments. Le médecin généraliste est là à tous les moments de la vie. “Il faut être proche des gens, les comprendre, souligne le praticien. Toucher les gens, poser une main sur la leur, sur l’épaule, c’est aller au contact, c’est être en confiance et c’est important pour bien soigner. Ma vision des choses est probablement
dépassée. Les jeunes remplissent des cases imposées par les caisses. Ils veulent se regrouper pour échanger, avoir du temps pour eux,
ce qui est normal et exige la création de maisons de santé où le professionnel n’est jamais seul. Mon départ sera difficile mais il y a une fin à tout”, sourit-il.