16 septembre 2008, l’élevage prend en main son destin
Le rassemblement de mardi restera gravé dans les mémoires des éleveurs : 20 000 d’entre eux ont demandé dans la dignité le droit d’exister encore demain.

Exceptionnelle, historique... Les superlatifs se sont succédés mardi pour qualifier ce que beaucoup retiendront comme la manifestation marquante de ce début du 21e siècle et comme un tournant pour le monde de l’élevage français. “Même à la veille de la grande réforme de la Pac de 1992, on n’avait pas fait mieux, rappelle Patrick Bénézit, une des chevilles ouvrières de cette mobilisation. On avait alors emmené à Clermont-Ferrand 33 cars du Cantal et les responsables de l’époque pensaient qu’on ne pourrait jamais aller au-delà”. Dix-sept ans après, alors que le nombre d’exploitations et de paysans a été réduit de moitié, les espoirs les plus fous des syndicalistes du Massif central ont été largement dépassés : 20 000 éleveurs dans les rues de Clermont-Ferrand. “Franchement, on n’y croyait pas”, confie-t-on dans les rangs de la FRSEA et des JA. Quand il y a quatre mois à peine, l’idée de porter les revendications contenues dans le Livre blanc du Massif central par un rassemblement d’ampleur des éleveurs a émergé, on tablait au mieux sur 10 000 manifestants. “Le fait que la mobilisation ait été aussi facile démontre l’extrême difficulté des éleveurs bovins, de porcs, lapins et des moutonniers”, analyse Julien Fau, président des JA du Cantal.
Un élevage cantalien sur deux mobilisé
Des jeunes éleveurs cantaliens qui, avec leurs aînés, ont constitué la plus forte délégation parmi les 30 départements représentés. Du jamais vu pour une manifestation en dehors du département. Avec 3 000 participants qui ont afflué des 48 cars affrêtés par la FDSEA et les JA - sans compter les centaines de voitures particulières - c’est une exploitation cantalienne sur deux qui a voulu exprimer sa détresse croissante. La présence marquée de femmes, agricultrices ou conjointes, souvent celles qui gèrent les comptes de l’exploitation, est d’ailleurs pour certains un signe supplémentaire d’exploitations économiquement au bord du gouffre. Dans les bus qui les amènent vers la capitale de l’élevage français ce 16 septembre 2008 et dans le cortège interminable qui mettra près de trois heures pour rejoindre la place de Jaude, les éleveurs n’ont pas besoin d’expliciter les raisons de leur présence. Pour tous, c’est une évidence : “On préférerait que le prix de nos produits augmentent plutôt que de devoir réclamer des aides, témoignent ces trois jeunes éleveurs de Prunet installés au début des années 2000. Mais avec le niveau de nos charges et des cours qui ne bougent pas, ça devient de plus en plus dur”. Arrêter ? Ils n’y pensent pas. “Si c’était à refaire, on n’hésiterait pas”, affichent-ils, toujours confiants dans un métier qui leur tient au corps.
Accablés mais toujours fiers
Pour Christophe et Lucille, deux jeunes “tourteraux” qui défilent main dans la main, l’avenir demeure incertain. À la veille de s’installer en Earl à Marchastel, lui en vaches, elle en chèvres laitières, ils hésitent encore, les prévisions de leur étude économique s’avérant trop justes : “Ca fait du bien de voir tout ce monde aujourd’hui, on sent qu’on est pas tous seuls. On demande seulement qu’on nous entende, qu’on nous aide”. Vivre correctement de son métier, “c’est pourtant pas grand chose”, complète Michel, éleveur sur Pierrefort et proche de la retraite, venu là pour donner un avenir à son fils, qui doit reprendre l’exploitation. Malgré les coups durs qui se succèdent avec une crise sanitaire qui se fait chaque jour plus pressante, c’est pourtant la dignité de ces 20 000 éleveurs, rejoints par de nombreux salariés des organisations agricoles, entreprises d’amont comme d’aval, et élus, qui frappe. Dignes, disciplinés mais pas résignés. Un réconfort pour la poignée de responsables agricoles, emmenés par Jacques Chazalet, président de la FRSEA Massif central, qui ont fait le pari de ce rassemblement. Et peu leur importe que la manifestation n’ait fait l’objet que de quelques secondes à la fin du JT de 20 heures - un traitement symptomatique d’ailleurs d’un mouvement et d’une profession agricoles, perçus comme corporatistes - l’essentiel pour eux est d’avoir fait la démonstration que l’élevage du Grand Massif central n’entendait pas être sacrifié une fois de plus sur l’autel d’orientations bruxelloises, qui semblent sourdes et aveugles à la nouvelle donne alimentaire mondiale. Rassuré par les propos de Xavier Beulin - vice-président du secteur des grandes cultures, venu représenté le président de la FNSEA - en faveur de la légitimité d’un redéploiement des soutiens européens vers l’élevage, le peuple des éleveurs s’est dit mardi, comme l’a clamé Jacques Chazalet, que peut-être “tout est encore possible”.
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