Trafalgar
Décidément cette année est bien celle du Royaume-Uni. Non seulement — on le sait — c’est Tony Blair qui préside depuis le 1er juillet l’Union européenne, un navire plutôt mal en point et qui aborde l’avenir dans une mer parsemée de récifs, mais il n’y a pas un jour où les projecteurs de l’actualité ne soient tournés vers le royaume de Sa Gracieuse Majesté. Ainsi, la solennelle commémoration de la victoire de Trafalgar par l’amiral Horacio Nelson sur la flotte franco-espagnole au large des côtes andalouses le 21 octobre 1805 a été célébrée avec un peu d’avance sur le calendrier et un faste sans pareil. Pas moins de 167 bâtiments de guerre sur lesquels flottaient les drapeaux de 36 pays ont été passés en revue dans le bras de mer séparant la base de Portsmouth de l’île de Wight par le Lord Amiral suprême du Royaume, en l’occurrence la reine Elisabeth II, accompagnée de l’amiral de la flotte: son mari, le prince Philip. De l’avis des observateurs, ce fut la plus grande parade navale de tous les temps: une superproduction que même Hollywood ne saurait réaliser. Une série de “tableaux” reconstituant la victoire anglaise avec répliques des navires de l’époque (comme le Grand-Turk, copie conforme du Victory de Nelson). Le tout ponctué par un gigantesque et somptueux feu d’artifice. La France, pas rancunière pour un sou, avait décidé pour la commémoration de sa défaite de mettre le paquet avec six superbes vaisseaux, dont le fleuron de sa flotte, le porte-avions Charles-De-Gaulle de très loin le plus gros bâtiment présent, avec 42.000 tonnes et ses imposants 260 mètres de longueur (cocorico !). Plus modestes, les Espagnols avaient envoyé le porte-avions Principe-de-Asturias. La puissance invitante avait tout fait pour ne pas réveiller le souvenir de l’humiliation infligée aux marins de Napoléon et à ses alliés espagnols. Ce qui n’a pas eu l’heur de plaire à certains journaux anti-frogs d’outre-Manche qui ont déploré le côté «politiquement correct d’une brillante commémoration, mais qui a évité de désigner nommément les vaincus». Ainsi, une descendante directe de l’amiral Horacio Nelson — perfide Albion — allant jusqu’à déclaré : «je suis sûre que les Français et les Espagnols savent bien — eux — qui a gagné cette bataille». Réponse du berger à la bergère, celle d’un officier français commentant la revue à laquelle il participait: «Ils commémorent Trafalgar et nous la mort de l’amiral Nelson tué par une balle française.» En effet, au cours de cette bataille —notre plus grande défaite maritime de l’histoire— un obscur fusillé marin du nom de Robert Guillemard aurait ainsi sauvé l’honneur de la France. Cette acrimonie réciproque et persistante n’empêche pas Français et Britanniques de s’atteler à la construction d’un porte-avions commun pour 2012-2015. Un chantier qui se veut emblématique de la coopération franco-britannique et de la défense européenne. Après la commémoration du bicentenaire de Trafalgar, un nom entré dans notre vocabulaire (le coup de Trafalgar) au même titre que Waterloo (synonyme de déroute) on pourrait ajouter à cette actualité un autre nom de lieu, mais celui-ci fédérateur: Wimbledon. Le mythique tournoi de tennis sur gazon, qui —on vient de le voir— a renvoyé joueuses et joueurs français comme britanniques au vestiaire. D’où le titre amer des commentateurs sportifs: «Wimbledon, Wimbledon, morne plaine». Qui n’est pas sans nous rappeler quelque chose.