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Divorce dans le caprin bio

Cinq ans après sa création, Les Chèvres Bio France explosent en plusieurs groupes. Le prix du lait et un encouragement à la production hivernale sont à la source du désaccord chez le leader de la collecte de lait de chèvre bio.

Après cinq années d’existence, Les Chèvres Bio France (CBF) vivent de douloureuses dissensions internes. Le groupement de producteurs de lait de chèvre biologique, leader sur la collecte du lait de chèvre biologique avec 5,5 millions de litres collectés en 2020, s’apprête à se séparer d’une grande partie de ses adhérents. Sur la soixantaine de producteurs, seule une trentaine resterait dans la nouvelle entité.

Souveraine, la dernière assemblée générale de décembre a élu un nouveau comité de direction pour remplacer l’équipe en place depuis la création en 2016. Très houleuse, l’assemblée générale du leader caprin du bio a vu éclater des rancœurs et des incompréhensions. « L’an dernier, nous avons eu de gros désaccords dans le groupe avec la mise en place de prime désaisonné », explique Philippe Jousserand, le nouveau président de CBF.

Une prime de 130 euros les milles litres avait été accordée aux producteurs produisant plus de 30 % de leur lait entre décembre et janvier. « La prime concernait non seulement le lait vendu pendant ces mois mais tout le lait vendu toute l’année, explique le producteur aveyronnais. Seuls six élevages touchaient ce bonus. Or, il y avait une aberration car certains avec des lactations longues livraient davantage pendant ces mois que d’autres en désaisonné ». Dans l’ancienne équipe pourtant, ce choix était bien une stratégie pour pouvoir proposer du lait toute l’année. Il s’agissait d’encourager la réelle et difficile mise en place du désaisonnement. La seule prime au mois d’hiver aurait pu entraîner des effets d’opportunisme avec des éleveurs décalant leur mise bas ou continuant à produire quelques centaines de litres en lactation longues et augmentant de fait les frais de collecte.

« Nous étions à un litre de lait d’hiver pour quatre litres de lait de printemps quand nous avons commencé, explique un producteur historique sous couvert d’anonymat. En 2020, nous sommes arrivés à un litre pour sept. Il fallait réagir. » Mais mal comprise, cette mesure a entraîné tensions et interrogations alors que le Covid et le confinement n’ont pas non aidé à la fluidité des échanges dans une zone couvrant un grand quart Sud-Ouest de la France, avec des producteurs allant de la Loire-Atlantique jusqu’au Lot-et-Garonne.

La nouvelle équipe dirigeante veut aussi remettre en cause son partenariat quasi exclusif vis-à-vis de la fromagerie de la Lémance (à Montayral, dans le Lot-et-Garonne) et de la laiterie de La Lémance (à La Verrie, en Vendée). Or, historiquement, ce lien a été fondateur et la Lémance a toujours acheté le lait collecté par CBF. Ce partenariat de confiance s’étendait jusqu’au distributeur Biocoop avec une démarche de commerce équitable impliquant un engagement pour trois ans minimum, entre Biocoop, Chèvres Bio France et La Lémance.

Si la nouvelle équipe souhaite continuer à travailler avec La Lémance, elle ne souhaite plus se limiter à ce seul client. « Nous allons reprendre notre autonomie et nous souhaitons proposer notre lait à des petits, des moyens ou des gros fabricants », assure Philippe Jousserand qui commence à prospecter de nouveaux clients. La nouvelle équipe va aussi chercher à renforcer la proximité géographique en recréant des bassins de production - Lozère-Aveyron, le Sud-ouest et le grand ouest - pour économiser du transport et être davantage dans la philosophie du bio. Pourquoi ne pas aussi proposer du lait pour la fabrication du fromage au lait cru ? L’ancienne équipe s’y était refusée pour des questions de responsabilités sanitaires.

Le défi de diversifier sa clientèle tout en gardant la confiance de La Lémance

Le groupement propose actuellement un lait certifié bioéquitable qui impose une juste rémunération du travail des producteurs laitiers. Or, c’est un autre grief de la nouvelle équipe à l’ancienne, le prix du lait n’est pas assez élevé pour rémunérer correctement les éleveurs biologiques. Certains ne réussissent pas à s’en sortir avec un prix moyen de 95 centimes en moyenne en 2020. Des critiques qui passent mal pour l’ancienne équipe. « Il y a six ans, le prix était en moyenne 100 euros de plus que le conventionnel, explique l’un d’eux. Nous avons réussi à dissocier les prix bios de ceux en conventionnel. Le prix du lait bio n’a fait que grimper et nous avons tiré les prix vers le haut pour toute la filière française ».

Pour la nouvelle équipe, l’indépendance passe aussi par une distanciation avec la Lemance. Jusqu’à maintenant, la coopérative fonctionnait avec la mise à disposition d’un bureau à la fromagerie de Montayral. De même, CBF finançait des mises à disposition en temps partiel de personnel pour la comptabilité, la logistique ou la qualité. « Maintenant, le défi est de trouver notre autonomie, explique Philippe Jousserand. Nous avons fait appel à un expert-comptable indépendant et nous nous sommes domiciliés ailleurs qu’à La Lémance ».

Malgré le divorce, le dialogue s’est poursuivi avec l’aide d’avocats et de médiateurs. La séparation a d’ailleurs été facilitée car la coopérative a très peu de capital propre, limité à une participation dans Biocoop. Une trentaine de producteurs resterait dans CBF alors qu’un groupe d’une vingtaine de producteurs devraient créer une autre structure et que d’autres éleveurs retrouveraient leur indépendance.

Dans ce divorce, des sentiments de gâchis, d’amertume et de tristesse prédominent. Le nouveau CBF se lance dans l’aventure de la diversification des clients alors que l’ancien s’était basé sur des relations de confiance avec un unique transformateur. Victimes peut-être d’une crise de croissances trop rapide – CBF est passé de 17 fermes et 1,8 million de litres de lait en 2016 à 60 fermes et 5,5 millions de litres de lait en 2020 - les producteurs bio sauront-il se remettre de ce divorce ? « On repart de zéro, affirme Philippe Jousserand. Ça n’a pas marché. On doit faire autre chose si on ne veut pas assassiner la filière. Car, en étant le plus gros acteur du marché, c’est nous qui impulsons la dynamique. Nous voulons que les éleveurs vivent de leur production. »

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