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« Nous baissons les IFT, pas les rendements, en modifiant nos pratiques culturales »

Au sein d’un groupe Dephy isérois, Yannick Bourdat et Émeric Simon ont modifié parc matériel et assolement pour limiter le désherbage chimique. Des changements de système plus faciles à imaginer en groupe.

Émeric Simon (à gauche) et Yannick Bourdat. « La chimie marche de moins en moins face aux graminées résistantes et, avec des habitations proches, seul le désherbage mécanique permet d’intervenir jusqu’à la périphérie des parcelles. »
Émeric Simon (à gauche) et Yannick Bourdat. « La chimie marche de moins en moins face aux graminées résistantes et, avec des habitations proches, seul le désherbage mécanique permet d’intervenir jusqu’à la périphérie des parcelles. »
© S. Marie

En regardant cinq ans en arrière, Yannick Bourdat et Émeric Simon mesurent le chemin parcouru. Le premier, polyculteur-éleveur à Marcilloles avec 100 hectares de grandes cultures, a réduit de 40 % son IFT total et de plus de 20 % son IFT herbicide. Le second, céréalier à Châtonnay sur 70 hectares et double-actif, a diminué de 25 % son IFT herbicide malgré une référence de départ déjà basse (1,1).

Confrontés à des problèmes de désherbage, avec des ray-grass et vulpins résistants, ces deux agriculteurs isérois ont intégré en 2016 un groupe Dephy. Il y a eu des hauts et des bas. « La baisse de l’IFT n’est pas linéaire, prévient Yannick. On est encore plus tributaires de la météo quand on réduit la chimie ! »

Se rassurer avec le groupe pour innover

La dynamique collective les a aidés à traverser les périodes de doute. « On est sans arrêt à se poser des questions », avoue Émeric, qui rend hommage à l’animatrice du groupe, Christelle Chalaye. « Elle nous motive et en cas de doute, on peut passer un coup de fil et envoyer des photos de nos parcelles. » Yannick abonde : « On se sent souvent seuls devant nos cultures, à se demander si on fait bien. Lors des tours de plaine, ça aide énormément de voir que quelqu’un a essayé une technique et que cela a marché. Après, on essaie chez nous ! » La présence dans le groupe d’un agriculteur bio permet aussi de bénéficier de son expérience. « Avant d’utiliser la herse étrille la première fois, il est venu sur ma ferme pour m’aider à faire les réglages. »

Outre l’évolution du parc matériel, « c’est tout le système d’exploitation qui est en train de changer », souligne Yannick. Sur ses 100 hectares arables, 20 étaient irrigués et consacrés au maïs. Sur les 80 autres se succédaient blé, orge et colza. « Je rencontrais des problèmes de désherbage, mais réintroduire des cultures de printemps n’est pas évident quand on n’a que des années sèches… » Il a finalement équipé d’autres parcelles de systèmes d’irrigation. « Aujourd’hui, 80 % de ma surface est irrigable, et supporte une rotation blé-orge-colza-blé-maïs. Et je vais réimplanter quelques hectares d’herbe dès l’automne prochain pour intégrer deux ou trois ans de prairie et de luzerne. »

De l’herbe dans un système céréalier

Bien qu’il n’ait pas d’animaux, l’herbe est aussi la clé de voûte chez Émeric. Elle explique son faible IFT initial. « Un tiers de ma surface est en prairies temporaires, explique-t-il. Quand je me suis installé en 2016, j’ai conçu ce système pour gérer le manque de matière organique et l’enherbement. Je fais cinq années de luzerne ou de prairies de graminées, suivies d’une rotation maïs-blé-colza-tournesol. Je vends l’herbe à des éleveurs. »

Depuis le début de l’aventure Dephy, leurs rendements n’ont pas baissé. « Sauf peut-être cette année : une parcelle de blé a eu des problèmes de salissement, admet Yannick. En revanche, en colza, le changement de système, avec un semis avancé au 20 août et du binage, a été très positif. »

Des surcoûts encore difficilement compensés

Sur le plan économique, le gain n’est pas certain. « La nouvelle agriculture qu’on dessine n’est pas reconnue, regrette Yannick. Nos céréales se retrouvent dans les mêmes silos que les autres, et nos surcoûts et manques à gagner ne sont pas compensés par les prix. » D’avoir décroché la certification HVE n’y change pas grand-chose, faute de filière dédiée.

« Seul un tiers de notre blé part dans une filière HVE. » Les Maec, que tous deux ont signées ? Les primes sont peu élevées, et seule une partie de leur surface est concernée. « Je touche 100 euros l'hectare sur les 35 hectares que j’ai pu engager en Maec réduction de phyto : cela ne compense pas tous mes surcoûts », illustre Émeric.

Mais aucun n’a de regret : ils ne le font « pas pour des raisons économiques ». « Je veux changer l’image de l’agriculture, explique Émeric. Je constate aussi que la chimie marche de moins en moins face aux vulpins et ray-grass résistants. Enfin, il y a de plus en plus d’habitations proches. Seul le désherbage mécanique permet d’intervenir jusqu’à la périphérie des parcelles. Sinon, des bandes de 5 à 10 mètres seraient perdues à cause du salissement. »

Yannick acquiesce et ajoute : « les règles changent tellement vite qu’il vaut mieux avoir un peu d’avance pour ne pas être en retard ». Lui qui vend sa viande en direct trouve aussi gratifiant de pouvoir présenter ses bonnes pratiques à sa clientèle. « Nos efforts sont récompensés par la reconnaissance du grand public, pas par la rémunération. »

Et ce n’est pas fini. « Je leur ai fixé de nouveaux objectifs, ils ne vont pas être déçus ! » lance l’animatrice, Christelle Chalaye, qui propose une nouvelle baisse d’IFT de 30 % pour Yannick et de 20 % pour Émeric d’ici 2026. Pour les deux intéressés, « l’idée serait aussi d’entraîner ceux qui nous regardent aujourd’hui avec curiosité ».

Moins d’IFT et plus de marge, c’est possible !

« Dans le groupe, chacun progresse à son rythme selon sa situation de départ, sa capacité à investir, ou l’opportunité de valoriser de nouvelles cultures, expose Christelle Chalaye, animatrice du groupe. Certains ont réduit leur IFT herbicide plus nettement en perdant parfois 2 à 5 quintaux/hectare occasionnant une petite perte économique. Cependant, un agriculteur du groupe a baissé son IFT en améliorant sa marge. »

Sur ses 86 ha, il a combiné désherbage mécanique, décalage des dates de semis de blé et allongement de la rotation avec des cultures de printemps. Ses dépenses de mécanisation et carburant ont augmenté mais les charges totales ont baissé de 400 euros l'hectare à un peu moins de 300 euros l'hectare.

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