Dégâts de corvidés et semis de tournesol : comprendre le comportement des oiseaux pour minimiser les risques
Face à des stratégies de lutte souvent inefficaces, comprendre le comportement des corbeaux pendant la période des semis de tournesol peut permettre d’adapter les pratiques. Les suivis montrent que leurs déplacements évoluent pendant la phase de reproduction qui est concomitante aux semis.
Face à des stratégies de lutte souvent inefficaces, comprendre le comportement des corbeaux pendant la période des semis de tournesol peut permettre d’adapter les pratiques. Les suivis montrent que leurs déplacements évoluent pendant la phase de reproduction qui est concomitante aux semis.

Les dégâts provoqués par les oiseaux sur les semis de tournesol restent un problème majeur. Corbeaux et corneilles s’attaquent à la graine ou déracinent la plantule, conduisant à la perte totale du pied. Contrairement au maïs, aucun usage répulsif oiseau n’est autorisé sur tournesol. Des produits à allégation répulsive en traitement de semences ou en plein sont néanmoins commercialisés mais ceux testés par Terres Inovia ne montrent pas d’efficacité. Outre les aspects économiques (frais de resemis, abandon de cultures…), les oiseaux impactent aussi les conditions de travail et de vie des agriculteurs, obligés d’être en permanence sur le qui-vive pendant la période des semis.
Christophe Sausse, agronome chez Terres Inovia indique qu’aujourd’hui, « il n’existe pas de solutions vraiment satisfaisantes » pour contrer le problème. Les effaroucheurs sont « à utiliser de manière raisonnée, pas trop tôt et à une fréquence raisonnable » pour que les oiseaux ne s'habituent pas. Les couverts perturbants ont un effet réel, « mais la conduite est complexe et risquée pour atteindre l’état voulu. » Les bandes attractives ou les agrainages dissuasifs, « ne sont pas encore au point. » Pour tenter de mieux comprendre l’écologie des oiseaux et trouver des stratégies de gestion efficace, Terres Inovia, l’Inrae, l’Anamso (Association nationale des agriculteurs multiplicateurs de semences oléagineuses et l’OFB (Office français de la biodiversité) ont travaillé ensemble sur le projet Lido (Limitation des dégâts d’oiseaux) dont les premiers résultats ont été présentés le 25 mars dernier.
Les déplacements se font à proximité de la corbeautière en début de reproduction
Le projet a permis de mieux comprendre comment les oiseaux se comportent au printemps dans l’objectif notamment d’adapter les dates de semis. Un suivi par balise GPS de 32 corbeaux freux, issus de 3 corbeautières, a été réalisé en Beauce-Gâtinais, entre 2023 et 2024. Il a montré que le domaine vital est très variable entre les corbeaux (de 2 000 à 10 000 ha) sur toute la période printanière. « La fidélité aux domaines vitaux est forte chez les adultes mais très variable chez les immatures (corbeaux de moins de 2 ans) qui ont un comportement d’explorateurs. À cela s’ajoute un effet temporel chez les adultes, avec un accroissement des domaines vitaux lors de l’envol et post-envol des juvéniles », indique Olivier Crouzet de l’OFB.
Pendant la phase de reproduction (fin avril à mi-mai), le corbeau freux adulte effectue chaque jour un grand nombre d’allers-retours à sa corbeautière pour nourrir les petits et les mères. Les déplacements se font à proximité de la corbeautière (moins de 3 km) ; ce modèle de déplacement est qualifié « d’essuie-glace. » « Pendant cette période, les parcelles proches sont à risque et celles qui sont éloignées ne le sont pas », précise Michel Bertrand, chercheur à l’Inrae (UMR-Agronomie). Les immatures, qui n’ont pas encore de famille à nourrir, rentrent eux moins souvent à la corbeautière. En période d’élevage des jeunes, les corbeaux ont une préférence marquée pour les zones herbacées, les routes, les zones artificialisées, riches en invertébrés, ou encore pour les grains tombés au sol (silos, routes).
Les corbeaux explorent une surface plus vaste à partir de la mi-mai
Le corbeau freux change de modèle de déplacement en fin de reproduction (la date médiane est autour du 14 mai) et passe à « un modèle banlieusard », il part le matin et rentre le soir. « Ce changement de modèle est également caractérisé par une augmentation de la distance parcourue par les corbeaux freux. Les déplacements se font dans un rayon plus important autour de la corbeautière », indique Michel Bertrand. Les besoins nutritionnels sont élevés et les oiseaux recherchent les cultures (tournesol, pois, semis de soja). Toutes les parcelles encore en phase sensible aux dégâts d’oiseaux à cette période sont à risque. Les parcelles semées pendant la période « essuie-glace » ayant dépassé le stade de sensibilité aux dégâts ne sont plus à risque.
Est-ce à dire qu’il y a moins de risques sur des semis précoces ? « En semant tôt, il y a sans doute plus de chance d’avoir dépassé la phase sensible quand les corbeaux jeunes s’envolent, mais les données sont trop fragmentaires pour pouvoir encore l’affirmer haut et fort. Il faudrait faire des mesures de suivis pendant 10 ans, et cela dépend aussi des contextes locaux », estime Michel Bertrand. Sa collègue Lucie Zgainski (Terres Inovia et UMR-Agronomie de l’Inrae), explique que les attaques d’oiseaux sont moins importantes lorsque les parcelles sont éloignées des bois et forêts. Elle indique aussi que les dégâts sont moindres quand il y a de grandes surfaces de tournesol d’un seul tenant. « Il n’y a pas moins d’attaques mais elles sont plus diluées, les pourcentages de pertes sont plus faibles et plus acceptables par les agriculteurs ».